Il
était une fois, dans un pays lointain,
un pays de montagnes et de mers, de
steppes et de déserts, de plateaux et
de ciel, de plaines et de lacs, il
était une fois donc, dans ce pays-là,
une petite ville qui s'appelait Myra.
Allez
savoir pourquoi les hommes avaient eu un
jour l'idée de s'installer là.
Peut-être à cause de ce parfum de sel
et d'éternité qui venait de la mer ;
ou alors pour cette drôle de falaise
qui dressait ses roches ocre vers le
ciel bleu ; ou encore pour la plaine,
verdoyante, ombragée, et qui cachait
une rivière en son cœur. Ou peut-être
pour la douceur du climat, la beauté
des printemps, la splendeur des étés.
Toujours est-il qu'un jour des hommes
étaient arrivés des lointaines
montagnes d'Asie Mineure et avaient
posé là leur bagage. Ils avaient dû
lever le nez vers la falaise, boire au
ruisseau et respirer l'odeur marine
avant de décider que nul autre endroit
ne conviendrait, aussi bien que
celui-ci, à l'établissement d'une
nation.
C'est
ainsi que Myra
était née, dans le souffle d'un matin
de printemps.



Cela
devait bien faire mille ans que les
hommes vivaient là, lorsque naquit dans
la ville un enfant, un garçon, que l'on
prénomma Nicolas.
Ses parents étaient riches, très
riches. Et Nicolas
grandit dans le bonheur et la douceur,
au pied de la falaise, avec pour
compagnons le murmure de la rivière et
l'amour de ses proches. Il devint donc
un adulte fort sage et réfléchi, et
surtout, toujours prêt à faire le bien
autour de lui.
Hélas!
Un jour, ses parents moururent. Nicolas
les pleura, et faillit bien, à son
tour, périr de chagrin. Mais le parfum
de la mer était là, comme la chanson
de la rivière et l'ocre de la falaise,
et Nicolas
reprit goût à la vie, doucement...
pour se rendre compte qu'il était à
présent le maître d'une énorme
fortune. Une fortune comme il n'y en
avait pas d'autre dans le pays, une
fortune qui avait, de surcroît, la
considération de tous les concitoyens
de Nicolas, car elle était auréolée
d'un grand prestige: elle avait été
bien acquise. Et à l'époque, c'était
chose rare. Mais là, point de doute,
les parents de
Nicolas, et avant eux ses
grand parents et les grands-parents de
ceux-ci, avaient travaillé
d'arrache-pied, pour accumuler petit à
petit un véritable trésor de pièces
d'or qu'ils léguèrent intact à leur
unique descendant. Il faut vous dire que
la plupart des habitants de Myra
n'étaient pas misérables. Pas riches
non plus, d'ailleurs. Disons, entre les
deux. Ils cultivaient des légumes dans
la plaine, et s'en allaient parfois
jusqu'à la mer lointaine pour pêcher
le poisson. Ils avaient de quoi manger,
de quoi se bâtir une maison et aussi de
quoi payer leurs impôts et construire
une église. Certains avaient plus
d'argent que d'autres, mais nul n'était
vraiment misérable. Sauf peut-être le
vieux Basile. On disait toujours le
vieux parce qu'il se tenait voûté et
surtout parce qu'il avait eu ses enfants
sur le tard, alors que lui-même n'y
croyait plus vraiment. Sa femme
était morte peu après. Il s'était
retrouvé seul avec trois fillettes.
L'aînée se nommait Marie, la seconde
Anne et la troisième Sabine. Il avait
dû travailler dur pour les élever, se
louer chaque été sur les bateaux de
pêche tandis que l'aînée restait à
la maison à prendre soin des cadettes.
À présent, il était vraiment
trop vieux pour partir ainsi. Il
ne lui restait que la force de cultiver
son petit terrain pour y faire venir
quelques légumes. Les filles, quant à
elles, se louaient comme servantes. On
les voyait rarement sourire et rire
encore moins. En effet, leur père ne
possédait pas la moindre pièce d'or.
Et sans or, pas de dot. Sans dot, pas de
mari. Sans mari, point d'avenir. Et
lorsque les trois jeunes filles
songeaient à l'avenir, elles frissonnaient:
que pouvait être une vie, sans homme et
sans amour?



C'est
la question que se posait Marie tout en
escaladant la falaise. Ses cheveux
dénoués et les larmes l'aveuglaient.
Elle grimpait pourtant agilement,
sautant sur un rocher, puis sur un
autre, s'accrochant à un arbuste, à
quelques herbes, à une aspérité. Et
sans cesse, les paroles de son père
tournaient dans sa tête.
«Mon
petit,
lui
avait-t-il dit,
tu es l'aînée. Il faut te sacrifier
pour tes sœurs. Tu vois, je suis à
bout. Bientôt, je ne parviendrai même
plus à vous nourrir. Que ferez-vous
alors, sans pain, sans légumes, avec à
peine un fichu pour cacher vos cheveux?
Non, cela ne peut pas durer. Samedi, je
te conduirai à la ville pour te vendre
comme esclave. Tu es jeune et solide. Je
tirerai un bon prix de toi. Avec
l'argent, je pourrai établir tes
sœurs.»
La
voix de son père avait tremblé
lorsqu'il avait ajouté en lui touchant
le bras d'un geste maladroit : «
Ne t'inquiète pas, mon tout petit. Je
te choisirai un bon maître. Quelqu'un
qui ne te frappera pas. Tu ne seras pas
malheureuse.
»
Marie
s'était enfuie pour cacher son chagrin
au cœur de la falaise. Mais que faire?
C'est vrai qu'elle était l'aînée.
C'est vrai que bientôt leur père ne
pourrait plus les nourrir toutes. Il n'y
avait sans doute pas d'autre
solution. Et à cette seule pensée, les
larmes de Marie redoublaient, et elle
n'avait qu'une idée, grimper, grimper
toujours plus haut dans la falaise, dans
l'espoir insensé d'échapper au monde
des hommes.



Nicolas avait pris l'habitude de se promener sur
la falaise. Il aimait la brise fraîche
que l'on respirait du sommet. Il prenait
plaisir aussi à deviner, là-bas, au
bout de l'horizon, une mince ligne bleu
argent qui se confondait avec le ciel et
qui devait être la mer.
Ce
jour-là pourtant, une chose
l'intriguait. Il apercevait, au creux de
la roche rouge, une tache jaune qui
n'avait rien à faire là. Ce n'était
pas un arbuste: pas de cette couleur. Ce
n'était pas un animal: il se serait
enfoui. Alors?
Nicolas
décida
d'aller voir.
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