Mais l'histoire ne s'arrête pas là. Car le vieux Basile avait deux autres filles à marier. Et bientôt, le même serviteur rapporta à Nicolas les difficultés que la seconde avait à trouver un époux.

  • « Bien sur, se dit Nicolas, une bourse, c'est une dot. Pour la seconde, il faut une autre bourse. Cette nuit même, j'y retournerai.»

Tandis que le vieux Basile s'émerveillait de ces bourses tombées du ciel, les trois filles, elles, commençaient à se demander d'où pouvait bien provenir pareille aubaine. Et lorsque la troisième fut à son tour en âge de se marier, elles décidèrent de guetter toute la nuit, afin de savoir qui était leur bienfaiteur.

  • Ange ou lutin, fée ou farfadet, nous le saurons, jurèrent-elles en cœur en crachant par terre.

C'était une nuit de décembre, fraîche, avec un ciel bien dégagé et une lune ronde qui se levait au-dessus de la falaise. Nicolas s'enroula dans un manteau et sorti de chez lui, un sourire aux lèvres, la bourse cachée contre sa chemise. Dans la ville endormie, tout était silence. Une lumière régnait dans les rues. La lune sans doute.

Nicolas contourna l'église sur le vieux pont de pierre, puis s'engagea dans le dédale de ruelles. Il connaissait bien le chemin à présent. Arrivé devant la maison, il leva le nez vers le ciel. « Tout de même, quelle drôle de lumière » se dit-il. Puis il pénétra dans la maison.

La benjamine s'était couchée, comme à l'accoutumée. Nicolas entendait son souffle régulier, et ne se douta pas un instant que la jeune fille faisait semblant de dormir. Quant à ses sœurs, revenues chez leur père pour cette étrange nuit, elles s'étaient dissimulées derrière le coffre à bois. Quand Nicolas se pencha pour déposer son offrande, elles se dressèrent devant lui, un peu effrayées tout de même, tandis que la benjamine, rejetant les couvertures, se précipitait vers elles. Nicolas retint un cri. Marie, la main tremblante, alluma une bougie.

  • C'est vous ! s'exclama-t-elle en le reconnaissant.

  • Vous m'avez fait peur, dit Nicolas une main sur le cœur

  • Mais que faites-vous là ? demanda Anne.

  • C'est vous qui oubliez des bourses pleines d'or? interrogea Sabine

  • Eh bien, pas vraiment! répliqua Nicolas mû par une subite inspiration. Venez voir.

Il entraîna les trois sœurs sur le pas de la porte. Il faisait très froid soudain. Un vent glacé s'était levé et chassait devant lui de grands nuages gris qui envahissaient le ciel peu à peu. Seule la lune demeurait dégagée, éclatante sur le ciel d'encre. Nicolas leva le bras.

  • Regardez! dit-il.

Dans le ciel, un cavalier venait de sortir des nuages.

Sa monture était un immense cheval gris pommelé qui galopait au ras de l'horizon, la tête haute, les naseaux au vent. Et lui-même, debout sur ses étriers, sa lourde houppelande naviguant dans le ciel, dirigeait d'une main ferme le fantastique animal.

  • Regardez! répéta Nicolas émerveillé.

Un instant, le cavalier et sa monture se détachèrent sur le disque brillant de la lune, puis celle-ci bascula derrière la falaise et tout disparut. les nuages recouvrirent le ciel et doucement, tout doucement, la neige se mit à tomber.

  • Qu'est-ce que c'était? demanda Sabine.

  • Votre bienfaiteur, murmura Nicolas.

  • Mais... commença Marie.

  • Vous ne m'avez pas vu poser la bourse, n'est-ce pas?

  • Je n'en ai pas eu le temps: vous m'en avez empêché ! Et pourtant, je suis sur qu'elle est à sa place. Allez voir.

Les trois sœurs retournèrent dans la maison. La bourse était là, sur la pierre de l'âtre, à sa place. Quant à Nicolas, il avait disparu.

Aujourd'hui, la ville de Myra se nomme Demre et se trouve en Turquie. Il y a toujours une falaise ocre, et une plaine où coule paresseusement une rivière. On y respire les senteurs marines, et les soirs d'été, on s'installe sous les grands arbres pour regarder venir la nuit.

On y raconte de vieilles légendes. Celle d'un certain Nicolas par exemple qui vécut il y a bien longtemps de cela et qui disparut, dit-on, par une nuit froide de décembre, à la poursuite d'un grand cavalier à la lourde houppelande. On dit aussi que depuis, chaque mois de décembre, une main inconnue vient généreusement déposer des bourses pleines d'or chez les familles les plus pauvres.

Au cœur de la ville, il y a une église. Une très vieille église. On l'appelle Saint-Nicolas. Et sur l'un des murs, une main a tracé, il y a de cela bien longtemps, une curieuse inscription.

Deux mots seulement:
Baba Noël

 

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