La Cochère de 1950

Quand les diamants de la nuit venaient de s’éteindre, Julie, dès la première heure avec habileté, sans geindre, sortait ses deux chevaux des écuries de M…..
La diligence attendait dans une remise ajourée, ses chevaux préférés : le frison et le percheron à la robe noire anthracite, la crinière dans le vent,
les sabots rutilants et les œillères étincelantes.

Les roues des carrioles commençaient à grincer dans cette ville de faïenciers aux pavés très usés. Une femme cochère, en mille neuf cent cinquante, quelle intrigue !
les hommes, les femmes et les enfants la dévisageaient par leurs regards presque méprisants, mais surtout étonnés. « Julie », sans une seule remarque, sans aucune réflexion, continuait d’harnacher ses chevaux, les mors, les rênes, la sous ventrière et le fameux collier à grelots sans oublier le fouet à la mèche de lin. Il fallait se hâter pour être à l’heure du premier train, pour ensuite desservir les lieux appelés déjà des stations ;
l’Hôpital , les Noues, etc., six au total.

Ce trajet représentait environ six kilomètres « aller-retour » à raison de quatre ou cinq fois par jour, arrêt obligatoire le midi surtout pour les chevaux.
Du haut de ses 27 ans, Julie a su s’imposer en devenant une figure emblématique de cette ville de province.  Agréable, enjouée, remplie de courage, de certitudes, de convictions et d’amabilité, elle est restée gravée dans ma mémoire de gosse. J'étais souvent à ses côtés, assis juste en dessous de l’impériale « gardien du frein », responsabilité énorme pour un gamin, mais quelle joie ! cela restera la concrétisation sublime dans le bastingage de mes rêves ..

Par les beaux matins de printemps des années 1950, la diligence cahotait vers les bords de Seine sous l’œil directif de la majestueuse statue de Napoléon à cheval, entre les deux ponts au confluent de l’Yonne et de la Seine, dominant parfaitement la situation ..
Nous cheminions à petite allure, certes, mais ferme et régulière et en même temps d’une légèreté glissante que les années n’avaient pas encore alourdie.
Notre cortège d’attelage disparaissait tous les soirs dans la profondeur des arbres

© Auteur Celan : le 12.01.2005 (histoire véridique)