La route de la source en 1948 ...

C’était au temps où les cultivateurs ne possédaient que des chevaux, pour les travaux des champs, nous étions dans un magnifique petit village de Bourgogne où l’Yonne offrait une de ses plus belles boucles. Un héron vaguait, dans les airs, soulevé sur ses ailes lourdes, les pattes pendantes. A la lisière de la forêt nous entendions les oiseaux chanter, siffler à tue tête, parfois un chardonneret se jouait une petite chanson pour lui tout seul, d’après un vieux jardinier cela voulait dire qu’il ferait beau demain, nous le croyions, c’était un homme du village qui connaissait parfaitement cet environnement depuis des lustres.

Mon copain Jacquot, heureux d’avoir quatre années de plus que moi, accompagnait son père à la chasse dans cette petite forêt agrémentée d’un ru, il connaissait tous les chemins, son père lui avait appris à reconnaître les empreintes des sabots de sangliers, de chevreuils ou de cerfs. Un jour nous devions traverser la forêt pour aller à la source, la route était bordée de vieux peupliers d’un côté et de l’autre de très grands sapins aux teintes sombres, dans ma tête de môme tout prenait un aspect fantastique, l’air était tiède, d’une douceur extraordinaire.

Au bout de vingt minutes de marche, Jacquot me dit : « Nous approchons de la source incroyablement douce et du lavoir aux pierres inclinées écoute le rythme des battoirs des lavandières ». Après avoir croisé un marcassin ivre de liberté, nous arrivons à cette fameuse source abritée sous le toit du lavoir où les bouillons de linge blanc se boursouflaient comme de grosses bouées. Les laveuses protégées par leur garde genoux racontaient leurs petites histoires, tout tournait autour de leurs enfants, pendant ce temps là, certains draps déjà très blancs s’étaient emberlificotés avec des chemises bleues et rouges à damiers.

Autour de ce magnifique petit lavoir décoré par deux églantiers, un rosier sauvage, et du lierre grimpant, cinq brouettes un peu en désordre attendaient le retour des lavandières vers 18 heures, comme tous les jours. Le côté champêtre du lieu nous offrait un air très théâtral, dans cet endroit je rêvais déjà d’un monde qui survivrait les quatre saisons, le printemps, l’éveil de la nature, l’éclosion des fleurs, l’été l’éblouissement des couleurs, des odeurs intenses, puis l’automne avec sa douceur, l’apaisement, les rayons du soleil à l’oblique filtrant à travers les arbres aux tons mordorés, et pour finir, l’hiver, la nature au repos, le calme, la sérénité, l’endormissement qui cache en secret, le calme et l’espérance du printemps prochain.


© Auteur Celan : le 12.05.2011