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SOL.FA.SI.LA.SI.RE.
En allant affranchir du courrier dans la
ville d’à côté, ville féodale étendant ses rues comme on étend les bras.
Un épicurien déjà, marchait dans la rue des Rivaux. Les trottoirs
recouverts d’objets très divers,véritable tombeau de vieux meubles et
de gravats à ciel ouvert, en instance d’enlèvement.
Notre bonhomme marchait doucement, étonné de ses monstres étendus sur le
SOL, regardait quelques personnes ramasser de vieilles tables, deux
chaises, etc., que l’on retrouverait après une bonne restauration dans
les brocantes du dimanche : simplement pour le plaisir de savoir
reconstruire.
La pluie tombait doucement par cette journée de printemps, l’homme
marchait en traînant légèrement la jambe.
Sur le trottoir de gauche un vieux piano éventré, sur le trottoir de
droite une guitare sèche, en bois d’érable ou de palissandre mexicain,
ce jour-là naturellement mouillé.
C’était une vieille guitare à six cordes malencontreusement effilochées,
guitare encore trop belle pour mourir et difficile d’évaluer à quelle
genre de personne elle avait appartenue.
Spectacle désastreux ,monstrueux par endroit, vu la hauteur de ces
encombrants édifiants.
Cette rue, avec son piano et sa guitare : deux objets d’art, aurait pu
s’appeler Mozart.
Soudain le vent se levait, une bourrasque agitait les arbres, une branche
cassait, tombant sur une note du piano.
L’épicurien étant amateur de musique, reconnu tout de suite un DO, non
accordé je vous l’accorde.
La branche aurait très bien pu tomber sur le SOL.
Enfin nous n’en étions pas LA …, eh bien SI… La Sol Fa Mi Ré Do.
C’était pour nous avertir peut-être ou pour sonner le glas, si
l’écriture est aux yeux un parfum délicieux, la musique restera le
réconfort de nos oreilles.
L’homme peu habitué à ramasser dans les débarras des rues, prenait la
guitare et l’emmenait.
Une fois à l’abri, dans une voiture chauffée, musique régnante, il
commençait à l’essuyer, puis la regardait pour enfin la réconforter.
Elle était toute trempée, en même temps époustouflée d’étonnement après
une nuit au bord du désespoir, presque à l’agonie.
L’homme se permit de poser une question « vous êtes tombée de haut pour
être aussi estropiée ? » Elle répondit doucement ; « d’une armoire
ancienne »,
lui, aussitôt répliqua ; « mais vous avez bien un ami ? »
elle prit la parole et répondit : « dans la société actuelle dès que
vous présentez une anomalie, un handicap, vous êtes rayés, parfois
fichés ou même complètement délaissés ». L’homme lui dit : « pas
toujours, je ne suis pas luthier, ni chirurgien des guitares et des
violons, je traverse la vie au rythme de mes pas, en essayant de faire
partager du bon temps surtout aux personnes handicapées, pas forcément
âgées ». Très étonnée, la guitare prit la parole « pouvez-vous s’il vous
plaît ouvrir la fenêtre de votre carrosse, je pourrai ainsi sécher et si
vous retendez trois cordes sur les six un peu détériorées,
je pourrai
peut-être vous remercier en vous donnant le LA ».
Le compagnon de la guitare ayant toujours regardé les entorses de la vie
qui vous font des bleus à l’âme, en vous meurtrissant l’esprit, pouvait
aujourd’hui particulièrement s’attendrir.
Il ouvrit la porte de son carrosse, un rayon de soleil caressait la robe
de la guitare en marqueterie orangée soutenue par un filet en ronce de
noyer, il lui demanda « Quelle est votre nom ? » « Je m’appelle LIBERTÉ
». A ce moment-là, une dernière goutte ressemblant à une larme longeait
la corde des graves, et la guitare d’une voix aiguë demanda à son tour «
votre nom s’il vous plaît » l’homme répondit « FRATERNITÉ ».
Une demi-heure après dans cette campagne appelée Plaine de France, la
guitare et l’homme au carrosse s’allongèrent au bord d’un chemin. Il lui
souffla à l’oreille avec une bonté hugolienne « je vous invite à dîner,
avenue de la Libération » elle, étant soulagée lui répondit à son tour «
cette nuit, pendant mon cauchemar, abandonnée dans la rue des Rivaux ,
je n’ai eu peur de rien , malgré mon corps verni mes apparats de bois
reluisants et ma taille d’abeille vous pouvez maintenant me prendre par
le DO, m’allonger sur le SOL et SI cela vous dit emmenez-moi à l’île de RE, dans votre imaginaire ».
Si un jour en traversant l’île de RE vous
entendez une guitare appelée LIBERTÉ jouer « sol fa si la si ré » avec
un guitariste sur les quais d’Ars en RE, n’oubliez pas qu’un jour elle
avait rencontré un homme s’appelant Fraternité. !
Tout en haut d’une rue qui mène à une superbe citadelle, une guitare dans
une texture de bois précieux aux veinages majestueux était prisonnière
d’un faux pas, mais désirait quand même évoluer dans des partitions
mélodieuses pour combler nos passions tout en étant estropiée, avec une
certaine dose d’humilité.
© Auteur Celan : le 25.03.2005
                             
                             
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