Une voiture sur cale et un enfant ...

C’était en France pendant la dernière guerre.
Une voiture était sur cale et sans batterie.
Un enfant de quatre ans venait régulièrement la voir
Nous habitions dans un village envahi par les allemands.

La Mairie venait de changer de secrétaire
L’ancien malgré son âge était toujours présent
C’était le genre d’homme qui avait dû ressembler
Dans sa jeunesse, déjà à, Salvador Dali.

Ce monsieur était vieux, mais très courageux
Ma mère venait d’obtenir le poste de secrétaire de Mairie.
Donc il venait lui apprendre un peu le métier
Sa fille et son gendre avaient une vieille Rosalie
Mais encore belle, cette voiture était sur cale.

Quand le temps était au beau, j’allais chez ce monsieur
J’avais le droit de monter seul à bord de cette belle automobile
De toucher au volant, de toucher à tous les boutons
Rien ne pouvant marcher sans batterie évidemment.

Les propriétaires étaient très gentils, ce n’est pas tout le monde
Qui laissait un gosse de quatre ans monter dans une voiture en bon état
Sans oublier de lui offrir un coussin, le petit plus, très important.
De là m’est venu cette adoration à conduire, c’était un rêve, j’étais seul.

J’hibernais une bonne heure dans les coulisses de la guerre
J’ai encore en mémoire l’odeur du tissu deux tons, beige et marron.
J’entends le gendre de ce vieux monsieur, me dire « la pédale de gauche
C’est l’embrayage, celle du milieu c’est le frein et l’autre à droite, c’est l’accélérateur.
Le manche, c’est pour passer les vitesses, et à coté le frein à main ».

Les premiers mots m’enivraient, le garage était très protégé,
Caché sous un grand hangar en tôles comme autrefois.
Au volant de cette voiture j’avais déjà soif d’horizons,
Mes vroum vroum étaient prometteurs.

C’est tout juste si je ne voyais pas un voile de fumée quand j’accélérais
C’est dingue le côté observateur chez les petits garçons au sujet des bagnoles
Ma vie était presque heureuse, surtout cachée des envahisseurs
Et presque libre pour au moins une bonne heure, un coin d’univers non embrumé.
Je n’attendais qu’une chose, c’était de voir la flèche de la jauge à essence bouger.

Deux jerricans étaient cachés sous une petite bâche.
J’étais sans le savoir entrain de construire une partie de ma vie.
Quand la guerre fût finie, la première des choses, c’était d’aller voir ce que faisaient
Mes amis, mes grands amis avec leur merveilleuse Rosalie.
Ceux qui avaient su m’offrir un peu de bonheur dans un pays occupé
Où même l’écorce des arbres devenait morose.

Je me souviens très bien du garagiste, qui un jeudi matin est venu poser
Une batterie presque neuve, et déverser un jerrican américain dans le réservoir
J’entends encore le bruit du démarreur, qui ce jour pouvait enfin déclencher du vrai
Bruit, entendre le moteur d’un quatre cylindres fonctionner
C’est encore dans ma mémoire à ce jour du plaisir.
A ce jour où la trame de ma vie s’effiloche, comme un nuage de fumée...
J’ai toujours soif d’horizons. 


© Auteur Celan : le 23.10.2011  (histoire véridique)